Le parapluie à la main, le canal à ma gauche, j'arpente le mince trottoir qui longe un long mur de briques rouges fânées par les ans. Les piétons sont rares et on les comprend. Sous la pluie, la
voiture est reine. L'odeur du pavé mouillé domine. Parfois, un relent de pollution vient gâcher son fumet. Mais aujourd'hui, c'est un parfum bien plus chatoyant qui est venue me titiller les
narines. Il me fallut quelque temps pour l'identifier cette odeur douce-amère. Le subtil parfum de la bière en fermentation, et pas n'importe lequel... celui de la gueuze.
L'image a rapidement suivi. Surgissant à ma droite, une cour de brasserie occupée par deux dizaines de tonneaux m'a invité à entrer. Je me suis laissé tenter. Il me fallait immortaliser ce monde
industriel en voie de

disparition. Après avoir pris une dizaine de
photos sous tous les angles, ça n'a pas raté, quelqu'un m'a interpellé :
- Hé! VOUS Là?!
Du fond sa cour couverte, il a commencé à marcher vers moi. Une centaine de mètres nous séparait. Je l'ai salué et laissé venir.
- QU'EST-CE QUE VOUS VOULEZ?
Il avait parcouru la moitié du chemin. J'ai fait quelque pas dans sa direction. Rien à me reprocher, rien à craindre, si ce n'était de me faire refouler, de m'entendre dire que je n'avais rien à
faire là. Nous nous sommes rencontrés. Son ton s'est adouci.
- Je peux vous aider? Vous cherchez quelque chose?
- Non. Je passais. Je suis journaliste. J'allais interviewer les personnes qui occcupent la partie du bâtiment plus loin. On m'a appris que la brasserie allait fermer l'année prochaine. Alors je
fais des photos avant que cela ne disparaisse.
- Ah bon! Ca va fermer? C'est possible. Vous savez, nous les ouvriers, on ne nous dit rien.
La gaffe. Dans la Grèce antique, les porteurs de mauvaises nouvelles étaient mis à mort. Et à Bruxelles, on fait quoi? On les jette dans le canal? Dans mon cas, il suffit de traverser la route.
Je rectifie comme je peux. En tout cas, c'est ce qu'on m'a dit pour ces bâtiments là-bas.
- Ah oui! Ceux-là! Ca, c'est possible. Ici, on fait toujours le processus de fermentation, tout le reste a été délocalisé.
- C'est sympa tout ces tonneaux.
- Ici, c'est rien. Il y en a encore bien plus à l'intérieur. Avant, il y avait 43 ouvriers.
- Et aujourd'hui?
- Ha-ha! On est plus que deux! Et avant je travaillais sur un site à Woluwe-Saint-Pierre.
- Ah!? Je ne savais pas que Belle-Vue avait un site à Woluwe.
- Ouais, mais maintenant, c'est fermé. C'est pour ça que je suis ici. C'est dur. Il faut se battre. Moi je suis délégué syndical. Maintenant, Belle-Vue, c'est Inbev. J'ai commencé à bosser à 19
ans pour Belle-Vue. Mon père y a

aussi bossé.
Il me raconte l'histoire de sa vie : les rapports conflictuels entre patron et ouvrier ; qu'il ne craint rien parce qu'il est un ouvrier irréprochable qui sait s'adapter comme le précise son
évaluation ; comment il a dû se battre pour pouvoir conserver des horaires de travail convenables pour pouvoir aller chercher ses trois enfants à l'école ; que l'aîné de ses enfants s'est déjà
fait renverser par une voiture sur le chemin de l'école, alors les plus jeunes...
Je pensais me contenter de photographier une entreprise en voie de disparition. Je ne pensais pas rencontrer un homme dont l'emploi risque de disparaître. Que lui arrivera-t-il si même le
processus de fermentation est délocalisé?
Notre conversation dure depuis vingt minutes? Une demi-heure? Avant de partir, j'aimerais pouvoir lui serrer la main. C'est tout ce que je peux faire. Tendre la main. Saluer cet homme à la merci
des rachats et autres délocalisations.
Quand je sens arriver la fin de la discussion, je lui glisse un exemplaire de ma revue. Il me remercie.
- Comme ça, j'ai vos coordonnées. Si un jour ils ferment, je viendrai vous raconter.
Je lui tends la main, lui donne mon prénom, il la prend et me donne le sien en retour.
Nous nous quittons sur un sourire, malgré ce ciel qui pleure.